Comprendre: « Le Seigneur avait donné la victoire à Aram » (2 Rois 5,1)

Le célèbre passage de la rencontre entre Élisée et le général syrien Naaman (2 Rois 5) commence par une phrase qui peut laisser le lecteur perplexe:
« Naaman, chef de l’armée du roi de Syrie, jouissait de la faveur de son maître et d’une grande considération, car c’était par lui que le Seigneur avait donné la victoire à Aram. Mais cet homme était lépreux. »

Le lecteur de la Bible est habitué à ce que toute défaite d’Israël soit une décision du Seigneur, qui a choisi de faire battre son peuple, par exemple parce qu’il n’est pas assez fidèle. Mais ici il est spécifié qu’un général ennemi a joué un rôle particulier ! A-t-il prié le Dieu d’Israël, et en a-t-il informé son roi (le roi d’Aram)?

Une hypothèse plus simple est qu’il s’agit là d’une formule pour introduire l’histoire de ce général.
C’est une fillette d’Israël, devenue esclave de la femme de Naaman, qui fait en pratique le lien avec Israël: « Il y a un prophète qui pourra le délivrer, en Samarie » (toujours partie d’Israël à l’époque, vers -850).

Le roi d’Aram prépare alors pour le roi Joram (1) une lettre en quelque sorte comminatoire – comme un suzerain s’adresse à un vassal (2): « Je t’envoie mon général pour que tu le guérisses… ». Le général Naaman part, avec – de façon curieuse et presque contradictoire – de nombreux cadeaux, dont dix talents d’argent et six mille pièces d’or.

A son arrivée, le roi d’Israël est inquiet et furieux. Mais Élisée lui fait dire: « Envoie-moi cet homme, et il saura qu’il y a un prophète en Israël ».

La suite de l’histoire est bien connue. Le général arrive devant la maison d’Élisée, mais celui-ci ne sort pas; il envoie un serviteur lui dire: « Va te baigner sept fois dans le Jourdain, et ta peau redeviendra saine ». Naaman, furieux que le prophète se contente de l’envoyer au Jourdain, décide de repartir chez lui. Mais ses serviteurs lui disent: « Si le prophète t’avait demandé quelque chose de difficile, ne l’aurais-tu pas fait? » Il va alors au Jourdain et est guéri. Alors il retourne trouver Elisée et entre chez lui; mais Elisée refuse tout cadeau. Naaman demande de pouvoir emporter de la terre d’Israël, sur deux mulets.

L’histoire ne s’arrête pas tout à fait là, et je vous laisse aller la (re)lire!

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(1) Le nom du roi est précisé par la Bible Osty. (2) Commentaire de la Nouvelle Bible Segond.

Avoir 4 ou 5 bibles…

J’ai beaucoup plus que 5 traductions de la Bible, mais ce n’est pas de cela dont je veux parler ici.

Ma réflexion d’aujourd’hui est qu’il faudrait, pour bien réfléchir sur un texte, pour le méditer, avoir des bibles couvrant un ou plusieurs des cinq ou six aspects que je vais décrire ci-après en partant des textes d’aujourd’hui (samedi de la 4° semaine, année impaire).

  • A la messe, ce matin, j’ai été amené à lire – à proclamer – le texte des Hébreux (13,1 à 8). Il est très bien « mis en ligne » dans le lectionnaire liturgique officiel: un plaisir. Quel beau texte! « Jésus-Christ est le même, hier et aujourd’hui » (cf. veillée pascale). Donc ma première réflexion est qu’on n’a pas en général chez soi – cela prendrait de la place – de bible aussi bien mise en lignes. Une telle présentation aide à la méditation; à la prière.
  • Le texte des Hébreux mentionne (13,5) une phrase qui a été dite par le Seigneur: « Jamais je ne te lâcherai! » Il faut cette fois disposer d’une bible avec des notes de renvoi, pour trouver à quel passage du Premier Testament l’auteur des Hébreux fait référence; elles sont assez nombreuses dans ce cas, et se complètent: La Nouvelle Bible Segond (« Bible d’étude ») propose 3 références: Gn 28,15 ; Dt 31,6-8 ; Jos 1,5 . La Bible de la Liturgie propose les mêmes. La TOB en mentionne une seule.
  • Ensuite, il y a eu la lecture de l’évangile (Marc 6,14-29). Catherine, dans le partage qui a suivi, a fait remarquer plusieurs choses, et notamment qu’il y a une sorte de parallélisme entre ce passage et celui du livre d’Esther (7,2-10), où le roi Xerxès, lors d’un banquet, dit à Esther: « Demande-moi ce que tu veux, jusqu’à la moitié de mon royaume! » et fait ensuite mettre à mort Haman. Donc il faudrait avoir une bible qui, assez systématiquement, fasse ce genre de rapprochements. C’est la Bible Osty qui, seule ou à peu près, mentionne ce lien.
  • Également, il est bon d’avoir des commentaires de fond, ou de contexte: Il s’agit dans ce passage des Hébreux de l’amour fraternel, pas directement de l’amour en général; l’hospitalité est nécessaire pour accueillir les missionnaires en voyage; et il y apparemment des chrétiens en prison (remarques de la TOB).
    La Bible Osty et la TOB rappellent, pour Jean-Baptiste, le contexte historique. La Bible Segond (d’étude) propose à l’occasion des tableaux récapitulatifs (p.ex.: Quelques femmes de l’Ancien Testament »).
  • Les commentaires techniques sont utiles, notamment sur les variantes de texte, ou les difficultés de traduction.
  • Enfin, mais ce sont surtout les bibles pour jeunes qui le font, il est utile de proposer des réflexions spirituelles ou liées à la liturgie: par exemple avec référence à la veillée pascale comme mentionné au début de ce texte.

Rappelons, pour les catholiques, que la Bible Segond d’étude, quoique fort utile pour les spécialistes, ne couvre pas tous les textes retenus par les catholiques.
Voir http://www.plestang.com/docs/Choisir-une-Bible.pdf
(Texte qu’il faudrait compléter car, par exemple, le livre d’Esther a un contenu plus large pour les catholiques que pour les protestants).

Et, pour l’ordre des livres dans les bibles:
https://bibliques.wordpress.com/2018/03/23/lordre-des-livres-dans-les-editions-de-la-bible/

« … ou de tuer? » (Marc 3,4)

Dans la synagogue où Jésus est entré un jour de sabbat, il y a un homme « à la main desséchée ». Jésus demande aux personnes présentes:

« Est-il permis, le jour du sabbat, de faire le bien ou de faire le mal? De sauver une vie ou de tuer? « 

Le texte grec dit vraiment cela… Certaines traductions ont choisi cependant de modifier la chose:
BFC: « … la vie d’un être humain ou de le laisser mourir »
Anselm (USA): « … ou de la détruire »

La Bible de la liturgie a gardé « tuer », qui est la traduction exacte, mais qui surprend l’auditeur. Dommage.

Comme il n’y a pas là une « erreur » de la TL, je ne mentionne pas ce point dans la liste des corrections.

Hébreux 4 (début)

Nous avons l’habitude, le vendredi à la messe de la paroisse, d’échanger sur les textes du jour qui viennent d’être lus.
Ce matin jeudi, j’ai jeté un coup d’oeil aux textes de demain (1° semaine du temps ordinaire année impaire), et me suis arrêté sur l’épître aux Hébreux (4, 1 à 5 et 11).

Texte difficile… Ou du moins texte dont les traductions me laissent insatisfait.
Voici le texte dans la traduction liturgique:

Frères, craignons, tant que demeure la promesse d’entrer dans le repos de Dieu,
craignons que l’un d’entre vous n’arrive, en quelque sorte, trop tard.
Certes, nous avons reçu une Bonne Nouvelle, comme ces gens-là ;
cependant, la parole entendue ne leur servit à rien, parce qu’elle ne fut pas accueillie avec foi par ses auditeurs.
Mais nous qui sommes venus à la foi, nous entrons dans le repos dont il est dit :
Dans ma colère, j’en ai fait le serment : On verra bien s’ils entreront dans mon repos ! (1)
Le travail de Dieu, assurément, était accompli depuis la fondation du monde,
comme l’Écriture le dit à propos du septième jour :
Et Dieu se reposa le septième jour de tout son travail.
Et dans le psaume, de nouveau :
On verra bien s’ils entreront dans mon repos !
Empressons-nous donc d’entrer dans ce repos-là, afin que plus personne ne tombe
en suivant l’exemple de ceux qui ont refusé de croire.

Wouh!
Cela commence bizarrement avec la répétition du « craignons »… Et on ressent, en lisant le texte, comme un mélange entre le Premier Testament et le nouveau.
Ajoutons la références du psaume (1): Psaume 94 (95) dernier verset, dans une version que je ne connais pas.

Essayons de tirer les choses au clair, en utilisant différentes autres traductions que je me suis empressé de consulter, chacune donnant un petit bout de solution. Et en ajoutant quelques notes.
Je ne répète pas les phrases complètes à chaque fois, ce serait trop lourd. Je pars de mes interrogations.

« Tant que demeure » la promesse (d’entrer dans le repos de Dieu)
Plusieurs Bibles traduisent plutôt: « Alors que nous est laissée la promesse… » (que nous pourrons entrer dans le repos de Dieu).
Jésus n’emploie pas cette expression de « promesse, mais bon, il s’agit du salut qui nous est ouvert !

« Craignons que l’un d’entre vous« 
Bible en Français Courant: « Prenons donc bien garde que personne parmi vous »

« … n’arrive en quelque sorte trop tard »
Nouvelle Bible Segond: « ne semble l’avoir manquée »

« Certes, nous avons reçu une bonne nouvelle… »
TOB : « la bonne nouvelle ».

« ..comme ces gens-là »
Note de la TOB: La bonne nouvelle de l’évangile est comparée ici à l’invitation aux Israélites à entrer dans la Terre promise »

« … la parole entendue ne leur servit à rien … »
Comprendre: La première génération n’est pas entrée dans la Terre promise; seulement leurs enfants.

« Mais nous, … nous entrons dans le repos… »
Je comprends: Les promesses faites aux chrétiens ne concernent pas seulement la vie future, mais la vie actuelle, si elle est entièrement basée sur la foi.

« Le travail de Dieu .. était accompli »
BFC: « L’oeuvre de Dieu »
Je comprends: Dès l’origine, tout était prévu, « créé » par Dieu: le développement de la révélation – y compris Jésus -, et la montée dans l’Esprit qui est proposée aux hommes par le christianisme. L’auteur de la lettre aux Hébreux en donne comme « preuve » le repos du 7° jour.

Voili – voilà !
Il m’a fallu un certain nombre d’heures pour arriver à cette explicitation. Je n’aurais pas le courage – ni le goût – de le faire pour l’ensemble de la lettre.
Je l’ai fait il y a une vingtaine d’années pour la Lettre aux Éphésiens, autrement centrale dans le christianisme. (Livre sorti chez BoD).

Additif: Une méthode complémentaire, utile lorsque l’on veut essayer de comprendre un texte après en avoir fait l’analyse comme ci-dessus, est d’essayer de le résumer: dresser la liste des mots ou idées; puis s’efforcer d’énoncer ce que l’auteur entend par ces mots ou idées.
Il peut se poser alors la question d’une adaptation des formulations de l’auteur – 1° siècle – pour les exprimer à la façon dont nous comprenons actuellement notre foi. Tout un programme…

On peut cependant tenter un bref résumé : L’auteur compare la vie chrétienne à la situation qui était celle des Hébreux pendant les 40 ans dans le désert. Dieu leur avait promis l’entrée dans la Terre Promise. Le livre de l’Exode raconte que leur manque de foi a conduit à ce que, à quelques exceptions près, ils sont morts sans y entrer. De même, nous dit-il, entrons fermement dans la foi. Et entrons dès à présent dans le repos en Dieu (vie spirituelle appuyée sur Dieu).

Topos bibliques remarquables

La Communauté du Chemin Neuf a mis en ligne, sur Youtube, une série d’exposés introductifs à la Bible destinés aux étudiants de son « Cycle A ». Chaque exposé fait environ un quart d’heure, et c’est absolument remarquable, à la fois très clair et vraiment utile! Exceptionnel.

Je venais de terminer l’étude des livres de Samuel, pour un travail que je prépare, quand j’ai écouté l’exposé du père Mercier: à la fois précis et clair, centré sur les aspects essentiels d’une réflexion sur la Bible, à la fois critique et spirituelle. Unique.

Voir https://www.youtube.com/watch?v=iWfceozzX64

PS: Pour trouver les différents films, on peut par exemple taper sous Google: youtube Topo Biblique #
Six topos sont disponibles; le septième sort dans quelques jours.

Notre Père: nos « dettes » ou nos « offenses »?

Je découvre que, en français, la version du Notre Père utilisée dans la liturgie… est différente de celle utilisée dans la traduction liturgique officielle!  Et apparemment le même problème se pose en anglais – mais pas en italien…

Alors que la traduction de Matthieu 6, dans les bibles, dit:
Remets-nous nos dettes
la traduction liturgique, comme chacun le sait, dit « Pardonne-nous nos offenses », ce qui n’est pas conforme au texte grec !

Curieux !

Emmaüs et l’Ascension: un récit magnifique!

Catherine vient d’écrire un texte sur l’Ascension qui est absolument splendide.

C’est… un des plus beaux textes que j’aie jamais lu !
et voyez surtout la deuxième partie: le récit de « Simon ».
A noter que « Simon », dans le texte de Catherine, est le « deuxième » disciple d’Emmaüs, interprétation du texte qui n’est pas nouvelle.

Le texte grec est en fait très ambigu (Lc 24,34-35)
– « Legontas » que l’on traduit souvent par « QUI leur dirent », veut dire en fait « disant » – et on ne précise pas qui dit. Cela peut être les disciples d’Emmaüs qui disent.
– « Kai Autoi », traduit par « Et eux » peut tout bonnement être « et ils » (suite de ce qu’ils racontent).

Quelques traductions respectent l’ambigüité.
Quant à la traduction liturgique elle ajoute Simon-PIERRE, ce qui n’est pas dans le texte.

 

Je connais personnellement cette interprétation par les travaux de membres de l’association Marcel Jousse.

Leur idée est que les récits, comme celui de Cléophas, étaient balancés: « et il est apparu à Simon », serait le complément symétrique, qui équilibre le récit. Ils expliquent et justifient cela en détail. A la fin de son récit, l’orateur prend à témoin l’autre participant aux événements.Il semble que, historiquement, cette hypothèse existe depuis longtemps.

 

Mais allez lire Catherine!

Récapitulation de mes remarques sur la Traduction liturgique

Depuis plusieurs années, je note des remarques sur la traduction liturgique de la Bible; les derniers de ces commentaires sont dans le billet suivant: traduction-liturgique-accumulateur.

Une récapitulation résumée de tous les billets de blog successifs figure en http://www.plestang.com/Remarques-trad-liturgique.pdf.

On y trouvera à la fois un résumé des remarques, et des liens vers les billets de blog où je les explicite.

Jésus a-t-il célébré la Pâque le jeudi saint?

Les spécialistes réfléchissent depuis longtemps à l’énigme suivante: Jésus a-t-il célébré la Pâque le Jeudi Saint?
La difficulté est la suivante:

– S’il s’agissait d’un vrai repas de Pâque, cela veut-il dire que l’évangile de Jean se trompe lorsqu’il dit que Jésus est mort le vendredi, au moment où on immolait les agneaux pour la Pâque? (donc le repas pascal, cette année-là, se situe le soir du vendredi).
– Peut-on concevoir que Jésus ait été arrêté – après avoir célébré Pessah avec ses disciples –  le soir même où tout Jérusalem partageait l’agneau pascal, et que son procès devant Pilate ait eu lieu le jour de Pessah?  Comment concevoir un procès et une exécution ce jour-là?
– Enfin s’il s’est agi d’un repas sans agneau, le jeudi soir, est-ce vraiment un repas de Pessah?

Un premier point est étudié en détail par Cesare Giraudo dans son livre « In unum corpus« : toute l’analyse que l’on peut faire des traditions primitives montre qu‘il s’agissait bien d’un repas pascal, avec les coupes successives, etc.

Jean-Christian Petitfils, dans son livre « Jésus » note pour sa part deux points:
Les évangiles synoptiques, bien qu’affirmant qu’il s’agit d’un repas pascal, ne font pas la moindre allusion à un partage de l’agneau entre les convives.
– Enfin on sait que les Esséniens, pour leur part, célébraient la Pâque sans agneau. Certes Jésus n’était pas Essénien, mais cela donne un point de comparaison.

On dit aussi que certaines traditions locales pouvaient comporter une anticipation de la date du repas.

On peut enfin se demander comment les familles juives de Galilée qui, pour une raison ou pour une autre ne pouvaient monter à Jérusalem, célébraient Pessah: certainement sans agneau…

Les disciples de Jésus – comme pratiquement Jésus lui même – étant galiléens, ils étaient peut-être habitués à ce qu’un repas de Pessah puissent avoir lieu sans agneau…

Et bien entendu, après la destruction du Temple, le repas de Pessah est devenu un repas sans agneau, comme il l’est encore aujourd’hui dans les familles juives.

 

« La parole prend corps »

Je me replonge, un peu par hasard, dans le livre de Pierre Davienne « Quand la Parole prend corps » (Editions de l’Atelier). L’association Parole et geste, que Pierre Davienne et sa femme ont créée il y a une vingtaine d’années, s’adresse notamment à des adultes du quart monde, mais aussi maintenant à des jeunes, pour des séances de réflexion et de gestuation de la Bible, dans la ligne de Marcel Jousse.

Le livre « Quand la Parole prend corps » présente de façon magnifique ce travail. On peut aussi voir le site http://parole-et-geste.org/ . La méthode suivie est celle de Marcel Jousse, reprise et développée maintenant par plusieurs associations, dont l’Association Marcel Jousse et l’Institut de mimopédagogie.

Pierre Davienne donne plusieurs exemples au début de son livre, et notamment celui-ci (p.21):
Pour travailler – pour « gestuer » –  la parabole de la semence qui pousse d’elle-même, il est reparti du grec et a constaté qu’en Marc 4,29 (« et lorsque le blé est mûr.. ») le texte grec utilise le verbe paradidomi, « le même que pour le don que Jésus fait de lui même ou de l’Esprit Saint ».  D’où la traduction adoptée:

« ..et lorsque le blé se livre… »

La gestuation de cette phrase comprend dès lors un geste des mains en avant. Et un jeune de 7 ans, gestuant ce passage, s’est exclamé:

« Le fruit, c’est Jésus ! Comme quand on reçoit la communion à la messe ! »

Bel exemple de l’efficacité de la gestuation pour  réfléchir sur l’évangile!